jeudi 5 septembre 2019

Il était une fois en Ulster : SLF

Le 45 tour
L'hypothèse du retour de l'absurde frontière qui tranche l'Irlande en deux, outre ses éventuelles sanglantes conséquences, nous ramène quelques décennies en arrière.
On ne vous apprendra rien en rappelant que cette contrée a été le berceau d'innombrables et d'émérites musiciens.
Belfast 1978
Évoquons ici une bizarrerie : être punk en Irlande du Nord à l'origine.
Pour mémoire, le quotidien d'un adolescent sans avenir social de Belfast ou Derry était alors partagé entre le devoir d'élever des barricades et de s'éduquer aux bastons de rues tout en faisant allégeance aux valeurs républicaines généralement catholiques ou à des valeurs orangistes hystériquement paranoïaques.
Le tout, si possible, en évitant les bombes ou balles tirées par l'UDR ou la Red Hand d'un côté, l'IRA ou l'INLA de l'autre. Quand ce n'étaient pas celles venant de l'armée britannique censée arbitrer le match (quoique dotée d'un coupable penchant pour un camp) ou celles des brutes du RUC (police locale aux mains des loyalistes).
Comme l'a écrit quelqu'un* : La situation d'un punk nord-irlandais en 1976-78 est comparable à celle des zazous pendant l'Occupation sauf que les Allemands n'avaient pas inventé le jazz des caves de St-Germain-des-Près. Alors que les Anglais qui occupent toujours l'Irlande du Nord, eux, ont inventé leur punk. Pour un jeune Irlandais amateur de rock, mieux valait appréhender les choses en prenant un maximum de recul.
Belfast 1978 (là c'est l'IRA)

C'est donc dans ce contexte de franche rigolade que s'épanouissent quatre amis issus des ghettos républicains Jake Burns (chant, guitare) Henri Cluney (guitare) Ali Mc Mordie (basse) et Brian Falcon (batterie).
Ils abandonnent leur groupe de hard / glam rock Highway star pour trouver un exutoire à leur rage en virant punk, à l'instar de nombre de leurs collègues britanniques. Avec l'aide de Gordon Ogilvie, parolier puis manager, cette bande des quatre monte Stiff Little Fingers (rien à voir avec un doigt d'honneur, c'est une référence aux postures des snobs de la haute) enregistre une démo pourrie aussitôt envoyée à John Peel, le célèbre DJ de la BBC et celui-ci la programme aussi sec.
Le côté excessivement énervé de la chose avec des paroles moitié incompréhensibles dues au phrasé local de Jake qui hurle en bouffant ses mots ne constitue pas un vrai obstacle. Après tout ce n'est pas si dommageable, l'Angleterre vit une campagne d'attentats de l'IRA et la chanson Suspect device propose simplement de devenir soi-même un colis piégé. C'est du second degré, on est encore loin des premiers attentats suicide.
Décidant de joindre à leur musique d'excités une description au vitriol de leur existence en Ulster, leur deuxième single Alternative Ulster, (1978) deviendra vite historique.
ils y décrivent une existence désespérante sous occupation et leur refus de marcher au pas** dans une guerre interminable, le titre de ce 45 tour est en soi une provocation, quand on est républicain on se doit de dire Northern Ireland, pas Ulster.
Ici, ils le jouent en concert (bidonné).



Leur sens aigu de la provocation est encore mieux illustré dans la face B de leur 45 tour suivant Bloody sunday. Loin du prêchi-prêcha de U2, cette chanson n'illustre pas le Dimanche sanglant de Derry (massacre perpétré par l'armée de sa gracieuse majesté en 1972) mais un Putain de dimanche à Belfast où, comme on ne va pas à la messe, on s'emmerde à cent livres de l'heure.
On frémit à l'idée de la réception de cette chanson dans le Bogside.


Comme ils l'avaient annoncé dans leur titre Gotta gettaway les Stiff finirent par se barrer de cet environnement désespérant pour aller tenter leur chance à Londres. Ayant mis de l'eau dans leur punk, ils ne deviendront toutefois jamais des rock stars. Juste une légende. Et comme disait fort à propos tonton Joe Strummer La différence entre une star et une légende, c'est qu'une légende, elle, n'a pas un rond.
Aux dernières nouvelles ils tournent encore. C'est l'excellent Bruce Foxton, ex-Jam qui officie désormais à la basse.

Les kids s'emmerdent le dimanche
* Histoire du punk en 45 tours. Géant vert (Hoëbecke 2012)

** Le rédacteur de ces lignes se souvient d'un entretien avec les Stiff Little Fingers lors d'un de leur passage par chez nous à cette époque. Naïvement enthousiastes, à l'époque, pour la cause unioniste irlandaise, nos apprentis rédacteurs de fanzine s'en revinrent munis d'une description apocalyptique du racket pratiqué par les paramilitaires des deux bords sur leur propres quartiers. Ils conclurent finalement sur ce titre : SLF, d'honnêtes pacifistes.
Pour ne pas déchoir, le soir de ce concert, la rue où jouait le groupe eut un air de Belfast de pacotille avec ses charges de CRS et quelques cocktails molotov.

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