S'il est une maxime toujours vivace à Mexico, c'est bien "Nous n'oublierons pas le 2 octobre". Ce qui fait référence à "la nuit de Tlatelolco" ou la tuerie qui mit le point final à la rébellion de la jeunesse mexicaine en 1968.
Tout avait commencé là-bas au mois de juillet, le 22. Le feu aux poudres avait été allumé par des bagarres entre diverses bandes d'étudiants et des porros, gros bras chargés par le parti au pouvoir de faire le ménage des éléments contestataires à la matraque, tous ces jeunes gens ayant ensuite été brutalement dispersés par la police anti-émeute.
1968 était aussi l'année où le président Gustavo Díaz Ordaz s'était payé SES Jeux Olympiques qui débutaient le 12 octobre et était prêt à tout pour que ceux-ci soient la vitrine d'un pays triomphant (ça vous rappelle rien ?).
Rajoutons que ces années furent celles d'une expansion soudaine de la ville de Mexico et que les étudiantes et étudiants qui se répandaient dans les rues étaient petit à petit rejoints par des jeunes prolos et marginaux ravis de défier le pouvoir (ça vous rappelle rien ?).
Durant tout le mois d'août, les rues de la capitale, puis des autres villes du pays, furent envahies de manifestations contre la répression et un régime sclérosé soi-disant héritier de la Révolution de 1911-1920 (qui fut, en fin de compte, la confiscation du pouvoir par des propriétaires du Nord).
Le côté remarquable étant qu'aucun leader n'était apparu et que le seul organe menant ce combat était le Comité national de grève (CNH) formé d'un groupe de 250 représentants des écoles en excluant tout parti politique.
Bus incendié au cours des affrontements
Dès l'origine, ce mouvement, qui réclamait essentiellement un peu d'autonomie et de démocratie, la libération des prisonniers et la dissolution de corps répressifs (dont les sinistres granaderos) fut traité par l'État comme "tentative subversive téléguidée de l'étranger pour instaurer un régime communiste" et ses participants de "délinquants, terroristes et dangers sociaux" (ça vous rappelle toujours rien ?).
Ce qui fait que le niveau de répression fut particulièrement élevé, surtout dès la nuit tombée, le gouvernement n'hésitant pas à envoyer l'armée fédérale contrôler la rue.
Blindés sur la place du Zocalo
Les troubles ne faiblissant pas et la date des JO se rapprochant, l'État mit les bouchées doubles : fin septembre, la soldatesque s'empare de l'Université Autonome (UNAM) au sud et de l'Institut Polytechnique National (IPN) au nord de la ville, école fréquentée par des étudiants plus pauvres et qui donnera une nuit d'affrontements sanglants.Suite à cette répression, le CNH appela à un meeting géant près de l'IPN, sur la place dite "des trois cultures" (on y trouve un reste de pyramide aztèque, une église espagnole et des immeubles modernes et moches) plus connue comme place Tlatelolco (comme ça se prononce).
Le quartier étant cerné par les troupes fédérales, un groupe paramilitaire (le bataillon "Olympie") se chargea d'ouvrir le feu sur les soldats depuis toits et terrasses suite à un signal lancé par un hélicoptère, atteignant même le général commandant le dispositif.
La réponse fut immédiate : les fédéraux mitraillèrent copieusement la place, laissant environ plus de 300 cadavres (qui furent aussitôt escamotés), commirent plusieurs exécutions sommaires dans les appartements alentour, procédèrent à des arrestations massives (la plupart des prisonniers ayant atterri, au secret, au camp militaire n°1) et achevèrent ainsi violemment cette révolte de la jeunesse mexicaine.
L'État reconnut officiellement 4 morts et les JO s'ouvrirent en grandes pompes le 12.
Un procès monstre fut ensuite monté contre les prétendus "auteurs intellectuels" du mouvement (dont l'écrivain communiste dissident José Revueltas) et on envoya des centaines de gens moisir à la prison de Lecumberri avant une amnistie de 1971.
Il fallut attendre 1998 pour qu'une commission d'enquête soit mise en place (mais les archives avaient magiquement disparu) et 2002 pour que l'État reconnaisse un semblant de responsabilité.
Depuis les années 1980, ce massacre est commémoré chaque 2 octobre par des manifestations, généralement agitées, devenues le rendez-vous de la jeunesse (mais pas que) en colère.
Une des dernières séquelles de la tuerie fut la disparition des 45 étudiants de l'école normale d'Ayotzinapa (Guerrero) en 2014. Ces jeunes gens s'étaient emparés d'autobus pour se rendre à la manif du 2 à Mexico avant d'être interceptés à Iguala par des policiers, confiés à des narcos et disparus à côté d'un camp militaire.
À l'heure actuelle, on en est encore là...
À titre d'illustration musicale, le chanteur agitateur de rue José de Molina(ici d'après une VHS de 1995)dans En esta plaza. On vous laisse son long discours avant.
Et les rockers chilangos de La Maldita Vecindad commémorant eux aussi le 2 octobre.
La place Tlatelolco le 3 octobre au matin
Et suite à un commentaire, on rajoute les Salario Minimo (nom de groupe utopique)
Nuit de la Saint Sylvestre, 1994, état du Chiapas, situé au fin
fond du Mexique, en bas à gauche. Une armée de rebelles surgie de
la nuit s’empare des villes de San Cristobal de Las Casas,
Ocosingo, Las Margaritas et Altamirano. Après avoir réglé leurs
comptes aux prisons et polices locales, ils enfoncent les portes des
mairies pour brûler les titres de propriétés. Puis, ces indiens
zapatistes occupent les stations de radio et, entre deux communiqués
maison, y jouent une chanson de José de (Jésús
Núñez) Molina,
La Bomba (Allumons la mèche de la bombe, la situation
l’exige). La guerre est déclarée là où on ne l’attendait
pas¹.
José de Molina,
ménestrel des rues choisi pour mettre cette guerre en zizique, a
déjà une carrière de poil à gratter de la chanson mexicaine
derrière lui.
Né en 1938 à l’autre extrémité du pays, à Hermosillo, Sonora,
il en a gardé le goût de l’argot du Nord².
Dans la grande tradition des chanteurs itinérants, il exerce d’abord
divers boulots (paysan, ouvrier, vendeur ambulant, acteur) jusqu’en
1970 où il décide de devenir chanteur ambulant. Ensuite, tel un
Traven de la rengaine, Molina met sa biographie en scène tout en
brouillant les pistes.
Il dit avoir survécu au massacre de Tlatelolco, le 2 octobre 1968 à Mexico et à la manifestation sanglante du 10 juin 1971, dans la même ville. Prétend avoir eu des relations avec l’ACG, la guérilla de l’instituteur Genaro Vázquez Rojas (qui outre ses qualités de combattant était le sosie de Charles Bronson) au Guerrero, au début des années 1970. Et s’est retrouvé à pousser ses beuglantes dans les usines, aux piquets de grèves, dans les villages reculés et, dans les années 90, sur la grand-place du Zocalo de Mexico, tous les dimanches après-midi, devant un public de gueux lui réclamant ses « tubes » à cor et à cri entre deux sketches.
Pour
donner une idée de ces performances dominicales, il se lance
dans une diatribe contre les abus du clergé avant d’attaquer sa
salsa, Dialogo entre
el Papa y Jesucristo
dans lequel, miracle des miracles, le Christ apparaît au Vatican
pour engueuler la Pape au sujet de son niveau de vie. Au dernier
couplet, après que sa Sainteté ait
manifesté quelques regrets, le toubib appelé auprès de lui
diagnostique un délire dû à une forte fièvre qui envoie aussi sec
Monseigneur vers sa sépulture.
Puis, après avoir rappelé le
massacre des ouvriers agricoles de la noix de coco (Acapulco 1967) en
parallèle avec celui des syndicalistes paysans de l’OCSS à
Aguas Blancas (1995),
il exécute
son légendaire Corrido
a Ruben Jaramillo
(paysan et guérillero exécuté traîtreusement par l’armée avec
toute sa famille sur une pyramide aztèque en ruine). Puis, un salut
aux sans-abris du tremblement de terre de
1985, dont une bonne partie campe
encore dans les parcs vingt ans après, pour enchaîner sur la cumbia
Se acabo
(La
patience, c’est terminé)
reprise dans toutes les manifs du pays.
Un sketch sur les minables pelotant les femmes dans le métro (et
si je te mets la main aux couilles, crétin, tu vas aimer?)
et, sans autre
transition, sa fabuleuse Salsa
Roja, tropicale dont
les paroles méritent qu’on s’y arrête : Tu
fais semblant de me payer / je fais semblant de travailler. Tu fais
semblant de m’apprécier / je t’envoie te faire foutre. Patron,
on peut pas être amis / ni faire la paix. Ceci n’est pas un
baloche / c’est la lutte des classes.Une valse norteña
à l’accordéon pour ridiculiser les Charros,
syndicalistes officiels aux ordres du tout-puissant et indétrônable
Fidel Velázquez³,
mieux connu sous le sobriquet de « la Momie ».
Le tout accompagné
de sa guitare et d’une
bande enregistrée tout en demandant au public laquelle il souhaitait
entendre.
En conséquence, il
termine immanquablement
par La bomba,
citée plus haut. « Oh, non ! Vous faîtes chier, ils vont
encore me traiter
de terroriste et me foutre une
amende ! » Minaude-il
ravi.
Cabotin
sublime, Molina est
à mille lieux de la tradition des chansonniers
gauchistes pompeusement
ennuyeux. Ses
enregistrements alternent systématiquement musique
et discours incendiaires, descriptions d’un massacre rural, d’une
grève réprimée, de disparitions
d’activistes sans
dédaigner réaliser un disque de poèmes surréalistes au
passage. Comme
l’a dit Emma Goldman,
pas question de faire la révolution sans danser. Et
Molina mêle salsas, cumbias, valses à ses corridos à
ses complaintes.
Affirmant sut tous les tons
qu’un
gouvernement, autant de
gauche fut-il,devient fatalement
despotique et tyrannique, Molina
ne s’est jamais inscrit à aucun parti ou groupuscule.
Tâchant de survivre de sa musique,
il a enregistré une douzaine de disques entre 1971 et 1996. Il fut
un temps où on ne les trouvait qu’en cassettes sur les trottoirs
de la ville ou dans une librairie vieillotte de la rue Articulo
123, spécialisée en
pornographie et littérature semi-clandestine de guérilla. Ce
curieux commerce était situé dans un quartier encore populaire
jusqu’au années 2010, prisé par les indiens Zapotèques venus de
Oaxaca et les Espagnols de l’armée en déroute venus de 1939.
Il reste
un des chansonniers les plus populaires du
paysun
autre grand chanteur ambulant prolétaire,León Chavez Teixeiro.
Bien
entendu interdit de
radios et télévisions,
il bouffe de la vache enragée, particulièrement dans la décennie
1990 où ses amis lancent des appels aux
comités de quartier, syndicats indépendants, grévistes pour
l’inviter à se produire.
Le Mexique étant un pays civilisé où, avant de vous faire
disparaître ou de vous flinguer, on vous propose d’abord un
marché, cet irrécupérable s’est toujours vanté d’avoir refusé
toute offre de corruption. Ce qui ne lui a pas porté chance :
plusieurs fois tabassé ou mis à l’amende par la police, il est
enlevé en mai 1997, au cours de la visite du président Bill Clinton
à Mexico. On le retrouve dans un état si lamentable qu’il doit
être hospitalisé des mois durant. Ces séances de torture alliées
à un cancer détecté à ce moment n’ont certainement pas été
pour rien dans son suicide en 1998.
Dans une contrée où
Emiliano Zapata, criblé de balles en 1919, et Doroteo Arango, dit
Pancho Villa, tout aussi criblé de balles en 1923, cavalent encore,
quoi de plus naturel que les refrains de José de Molina soient
encore sur les lèvres des misérables ?
¹ N’exagérons
pas : les services de renseignements militaires s’attendaient
à un soulèvement et l’armée avait pris quelques précautions en
conséquence. L’amour entre différents corps répressifs étant
légendaire, ils ont simplement « oublié » de passer
l’information aux policiers et les ont abandonné à leur triste
sort.
² Desde buki jineteaba,
(cavalier dès l’enfance) chantait-il.
³ Chef
des syndicats dépendant du Parti
Révolutionnaire Institutionnel, 84 ans de
pouvoir. Le
Mexique est le pays surréaliste par excellence
(André breton).
Service minimum entre deux marches aussi éléphantesques que trop policées.
Ce coup-là, on grève en castillan. A la huelga est un vieux classique syndicaliste du Chilien Rolando Alarcón. Il est ici tropicalisé par les Équatoriens de Cumbia proleta qui lui donnent une deuxième jeunesse.
Au Mexique, toute usine, commerce ou autre boite en grève se signale par des drapeaux rouges et noirs. Lorsque la façade de l'entreprise en question n'est pas entièrement repeinte par les travailleurs concernés. Banderita roja y negra de José Molina leur rend un hommage. C'était dans son dernier album De Chiapas con amor (1995)
Les Vanneaux ont musardé dans la révolte terrienne d'Allemagne au Brésil, de Galice en Ukraine.... Vernaculairement vôtre.
Tijuana in Blue Rebelion medieval
Tia Blake The rising of the moon
Die Schnitter Thomas Müntzer
Nadau Aurost ta Joan Petit
Jean Cardon Les archers du roi
Miro Casabella Os irmandinhos
Leon Rosselson You noble diggers all
Robb Johnson Captain Swing
Marc Ogeret Gloire au 17ème
Claude Marti Los commandos de la nueit
Hymne du MST
Paul Kelly From little things, big things grow
Dueto Teloloapan Corrido a Lucio Cabañas
Antonio Aparicio Los campesinos
Ensemble Volnitza Le Don paisible va s'agiter
Kontra Makhno
Les Glochos Bonnets rouges
On retrouve l'émission, à écouter ou télécharger en cliquant là.
Même si ce n'était pas strictement qu'une révolte paysanne, l'irruption des zapatistes du 1 janvier 1994 fit un boucan phénoménal. Ici chantée par le regretté José de Molina.