lundi 15 juillet 2019

Henri Calet et l'honneur

Riton en 1954
On aime bien Henri Calet.
Et voici que, grâce à l'excellent site À contretemps, on découvre combien on a eu raison d'estimer l'auteur de la Belle lurette. Surtout un lendemain de fête nationale.
Ci-dessous un texte écrit en janvier 1939. On reprend d'abord des extraits du chapeau introductif de la revue.

De l’autre côté des Pyrénées, en terre de droits de l’Homme donc, le radical-socialiste Édouard Daladier, chef du gouvernement, et les radicaux Georges Bonnet, ministre des Affaires étrangères, et Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur, attendent, inquiets, l’arrivée aux frontières de cette horde qu’ils sentent grossir de jour en jour. Ils l’attendent et la redoutent d’autant qu’ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils vont en faire. L’administration suivra ; elle est faite pour cela. Et, en effet, elle fera ce qu’ont attendait d’elle qu’elle fît : trier les hommes, séparer les familles, humilier un peuple qui avait représenté le dernier espoir de l’Europe, entasser les réfugiés sur des plages de mépris où rien n’avait été prévu pour les abriter, les nourrir, les aider à reprendre des forces. Le scandale fut total : une abjection française.
En ce début d’année 39 de tous les dangers, Henri Calet travaille comme correcteur à
La Lumière, hebdomadaire « d’éducation civique et d’action républicaine ». Il y écrit aussi, un peu, quand l’événement l’exige. L’Espagne antifasciste, pour Calet, ce fut un combat, l’un des rares peut-être auxquels il ne fallait pas, à ses yeux, se dérober.(...)
Le court texte de lui que nous donnons ici vaut témoignage, nous semble-t-il, d’une volonté d’époque – qui fut certainement partagée à « gauche » – d’accueillir le plus humainement possible toute la misère du monde que les vaincus d’Espagne trimbalaient avec eux. Depuis, la misère du monde a changé maintes fois de visage et de continent. Ce qui n’a pas changé, en revanche – et qui remonte à dates fixes des bas-fonds de l’âme humaine –, c’est la lâcheté de ceux qui préféreront toujours leur sécurité à leur honneur.


Est-il possible qu’on renvoie à la mort les réfugiés d’Espagne qui demandent asile ?
Des bruits ont circulé ces derniers jours. Des bruits infamants. Avant d’accepter l’entrée en France de quelques milliers d’enfants espagnols, le gouvernement français aurait exigé le versement préalable d’une importante somme d’argent. Nous ne retiendrons rien de cette information que nous voulons tenir pour invraisemblable. Il ne se peut pas qu’il y ait des hommes pour débattre les termes d’un tel marché – « tant par tête à sauver… » Cela est impossible.

Mais quoi qu’il en soit, aujourd’hui, demain, dans les heures qui viennent, des réfugiés catalans afflueront et nous demanderont asile. Nous voulons penser qu’aucune équivoque ne pèsera sur cette question et que le gouvernement a pris déjà ses dispositions pour que soit accueilli dignement, humainement et sans restriction, le douloureux exode. Le devoir est strict, tout simple, sans mots, sans phrases.

Devant les femmes et les enfants de Catalogne qui tentent encore d’échapper à la mort, devant les veuves, les orphelins, les blessés, devant ce deuil et ces douleurs, devant un peuple qui fuit l’oppression, devant eux tous, la frontière doit s’ouvrir grande.
L’Histoire montrera peut-être une France d’ombre, peureusement calfeutrée et pratiquant la non-intervention dans une guerre injuste où des hommes tombaient aussi pour elle. L’Histoire devra montrer une autre France plus vraie. Une France apitoyée et secourable qui panse, qui guérit, qui apaise.

Nous y tenons pour notre honneur.

Henri CALET
La Lumière, 27 janvier 1939. 

Avec une pensée pour ceux qu'on traque et qu'on parque, au Panthéon ou ailleurs, une chanson de 1978 pour conclure.

vendredi 12 juillet 2019

Anne Vanderlove


Chanteuse réputée dans les années soixante, Anne Vanderlove (née Anna Van der Leew) s'était fait discrète depuis 1972. Elle est morte tout aussi discrètement le 30 juin dernier.
De père hollandais, résistant déporté en 1943 et de mère bretonne, elle fut confiée à ses grands-parents dans le Morbihan dès son plus jeune âge.
Au début des années soixante elle est d'abord institutrice avant de passer à la chanson en 1965 en se produisant au cabaret de Saint Germain, Chez Georges.
En 1967, elle sort son premier album Ballade en novembre, aussitôt couronné du Grand prix de l’Académie de la chanson française


En mai 68, elle tourne dans les usines occupées en compagnie de Pia ColomboMaurice Fanon, Francesca SolevilleColette Magny, Isabelle Aubret et Dominique Grange avant de se brouiller avec son label, Pathé-Marconi.
Désormais, elle s'autoproduira.
Elle chante sur La mort d'Orion de Gérard Manset puis, en 1972, décide de ne plus apparaître que dans les écoles, prisons ou MJC.


Revenue en Bretagne, elle enregistre régulièrement des disques tout en se consacrant à l'éducation à l'environnement.
En 1993, elle écope d'une peine de sursis pour complicité à un hold-up mené par son compagnon de l'époque.
Surnommée la "Joan Baez française" dans ses premières années, elle n'a jamais cessé de se produire jusqu'à ces dernières années.


mardi 9 juillet 2019

La formule secrète

Photo Juan Rulfo



Vous direz que c'est pure vanité de ma part
qu'il est malvenu de maudire son sort
d'autant plus sur cette terre stérile
où le destin nous a oublié.

En vérité, il n'est jamais facile de s'habituer à la famine
et même s'il paraît que partagée par beaucoup
elle est moins pénible,
ici
nous sommes à moitié morts
et n'avons même pas
où trépasser.

À ce qu'on dit
le malheur nous revient de droit,
que rien ne sert de combattre ce nœud coulant
surtout pas.
Depuis que le monde est monde
notre nombril est collé à nos vertèbres
et nous nous accrochons au vent avec nos ongles.

On va jusqu'à nous disputer l'ombre
et pourtant nous sommes toujours là.
Assommés par ce maudit soleil
qui nous consume chaque jour un peu plus
de sa même piqûre
comme s'il voulait ranimer des braises.
Pourtant nous savons bien
que même en soufflant sur ces braises
notre chance ne s'enflammera pas.

Mais nous sommes obstinés
il existe peut-être une issue.

La monde est inondé de gens comme nous
de quantité de gens comme nous
et quelqu'un doit nous entendre
quelqu'un et d'autres encore
même si nos cris les exaspèrent ou les indiffèrent.

Nous ne sommes pas des insurgés
ni ne demandons la Lune
mais notre vie ne se résume pas à se terrer
ou à prendre le maquis
à chaque morsure des chiens.
Quelqu'un devra bien nous entendre.

Quand nous cesserons de bourdonner comme un essaim de guêpes
ou de tourner en rond
ou de nous évaporer sur cette terre
comme passent les morts
Alors
peut-être aurons-nous tous trouvé le remède.


Juan Rulfo (1917-1986)
Traduction maison.




vendredi 5 juillet 2019

JP Kalfon rocker à part

Ni Johnny Cash, ni Vince Taylor, tout simplement Kalfon
Le désormais trop rare Jean-Pierre Kalfon était l'invité, pour clore la saison, de l'émission Mauvais genre sur France Culture
Voilà l'occasion de rendre hommage à cet acteur particulier, en rappelant  qu'il fut un rocker incendiaire à ses heures.
N'épiloguons pas sur la carrière théâtrale ou cinématographique du gars de Genevilliers (né en 1938) et jetons un coup d’œil sur le musicien. D'abord danseur aux Folies Bergères, choriste chez le jeune Higelin, batteur de plusieurs formations, Kalfon sort son premier 45 tour dès 1965 sur le ton déjanté qui est sa marque de fabrique.



Dans les années 70, il monta plusieurs groupes : les Crouille-Marteaux, Sugar Baby Bitch, Monsieur Claude et Kalfon Rock Chaud avec lesquels il se paya le luxe d'un concert au légendaire festival punk de Mont-de-Marsan en 1976 aux côtés, entre autres d'Eddie and the Hot Rods, des Damned, de Little Bob, de Bijou, des Pink Fairies, etc.



Mais il a surtout crevé l'écran en 1968 dans le film de Marc'O Les idoles, charge sabre au clair sur la période yé-yé française, le show-biz et le spectacle en général.
On le retrouve dans 14 juillet en compagnie de ses complices de débauche, Pierre Clementi et Bulle Ogier.



Pour conclure ce chapitre au sujet de notre freak national, on ne résiste pas au plaisir de vous renvoyer à une brève biographie de monsieur Marc'O extrait d'un site bien connu paraissant le lundi au point du jour

Maquisard en Auvergne à quinze ans, marlou de Saint-Germain-des-Près après la guerre, programmateur au Tabou avec Boris Vian, introducteur de la poésie lettriste, producteur du Traité de bave et d’éternité d’Isidore Isou qu’il impose à Cocteau en 1951 à Cannes, éditeur du premier texte de Debord dans la revue Ion financée par le cagoulard Robert Mitterrand, animateur dès les années 1950 du groupe et du journal « Le soulèvement de la jeunesse » basée sur l’idée du prolétariat externiste (le prolétariat déserte de plus en plus une classe ouvrière toujours plus intégrée et se concentre chez les jeunes et tous ceux qui se vivent comme étrangers à cette société), inventeur du théâtre musical et d’un théâtre où le comédien n’est plus réduit à interpréter des rôles, mais à créer la pièce elle-même, mentor de la jeune troupe formée entre autres par Bulle Ogier, Jean-Pierre Kalfon, Pierre Clémenti et Jacques Higelin, critique impitoyable des yéyés, de la célébrité et de la télé-réalité (et quasi-inventeur du style punk) dès 1966 avec Les idoles, pionnier de l’occupation des théâtres dès 1967 à Reggio Emilia contre la guerre du Vietnam, co-fondateur avec Monique Wittig et Antoinette Fouque à la Sorbonne en mai 1968 du Comité Révolutionnaire d’Action Culturelle (CRAC), ancêtre du MLF (Mouvement de Libération des Femmes), passeur continu, avec Guattari, entre la France et l’Italie des années 1970, présent à Bologne, toujours avec Guattari, en septembre 1977 lors du fameux Congrès international contre la répression, initiateur en 1979 de l’opéra-rock Flashes rouges porté par la jeune Catherine Ringer, chercheur dans les années 1980 autour des nouvelles possibilités qu’ouvre pour l’image le développement des techniques audiovisuelles, animateur dans les années 1990 avec Cristina Bertelli des Périphériques vous parlent et de la jeune troupe Génération Chaos, où officient des anciens de l’excellent groupe de rock Witches Valley et qui ira jusqu’à faire des premières parties de concerts de Noir Désir, et puis on s’arrête là.

lundi 1 juillet 2019

Jullet, la grande évasion

Dans deux minutes, Houdini part en cavale

Les Vanneaux se cassent jusqu'à septembre. On souhaite à tous et à toutes d'en faire autant. Surtout à ceux qu'on enferme et qui ont survécu à la chaleur.
Quelques suggestions à ce sujet :

La Polla Record                            No mas presos
Johnny Cash                                  Wanted man
Sham 69                                        Borstal breakout
113                                                Les évadés
Lucienne Boyer                             La belle
Tatyana Kabanova                        Odesskoga Kichmana
Albert Marcoeur                           Le fugitif
Belton Richard                              Cajun fugitive
Sanseverino                                   La jambe de bois
Triptik                                            Panik
Harry Belafonte                             Midnight special
Chumbawamba                              The smashing of the van
AC / DC                                          Breakout
Los Chichos                                   Libre quiero ser
Merle Haggard                              I'll Breach out again tonight
Catherine Sauvage                        La belle jambe
Dooz Kawa                                    Me faire la belle
The Sound                                     I can't escape myself

Vous pouvez vous faire la malle (d'Houdini) en écoutant tout l'été cette émission.

Un Gainsbourg qui servit en son temps de générique à la première série des Vidocq de l'ORTF, L'évadé.


Et un un autre classique irlandais, The auld triangle, cette fois par les ricains Punch Brothers.


mercredi 26 juin 2019

We the people / Delphine, la reprise inattendue



Encore une reprise complètement improbable.
We the people (En toute simplicité) fut un groupe garage à tendance psychédélique basé à Orlando (Floride). Le nom vient du fait que ses membres provenaient de différents combos, the Coachmen, the Trademarks, the Nation rocking shadows, the Offbeats et avaient décidé de former une sorte de super-groupe de luxe. Actifs de 1966 à 1970, ils ne connurent de leur vivant qu'un succès d'estime malgré le fait que leur chanson Mirror of Your Mind soit devenue un tube local le temps d'une saison.
Réapparus dans les compilations des années 1980, ils sont depuis repris par plusieurs groupes de revival garage.
Mais la chanson qui retient notre attention aujourd'hui est In the past (1966).



Comme on l'entend, We the People avait une arme sensée leur assurer la conquête des radios : un instrument fabriqué par le grand-père d'un de leurs proches. Baptisée «Octachord», cette curiosité, entre sitar et mandoline, produisait ce son accompagnant magnifiquement la vague psychédélique de 1966.
Par quels chemins tortueux, Delphine Bury, nom de scène Delphine, chanteuse originaire de Charleroi se retrouva-t-elle à adapter cette chanson en 1967 pour son troisième 45 tour quatre titres sorti par Decca en France et en Belgique ? Nul ne sait.
On constatera que des petits malins s'étaient procuré les bandes du groupe de Floride et avaient juste collé la voix de la jeunette par dessus.
Ce qui donne La fermeture éclair, chanson un chouïa moraliste destinée à mettre en garde les jeunes filles contre les appétits libidineux des ogres masculins.
Après tout vu l'état de la contraception à l'époque...



On s'en doute, Delphine ne connaîtra pas le succès.
Même en sortant un autre 45 tour qui reprenait Les prisons de sa majesté de sa collègue Clothilde, notoire déjantée dont on vous avait causé à l'époque.
On ne sait ce qu'elle est devenue depuis.

dimanche 23 juin 2019

Encore et toujours Kaurismaki. Mais avec qui ?


Sans la littérature russe, la littérature finlandaise n’existerait pas. Comme la Finlande a fait partie de la Russie pendant plus de cent ans, ces influences ont été si fortes qu’elles existent toujours. La littérature finlandaise est née quelque part entre Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, Tourgueniev, Gogol d’un côté et Zola ou Victor Hugo de l’autre.                                                      Aki Kaurismaki

Pour mieux illustrer ses assertions, le premier film d'Aki Kaurismaki fut l'adaptation du roman de Fedor Dostoïevski Crime et châtiment (Rikos ja rangaistus, 1983) peut-être parce qu'il avait lu dans l'entretien d'Alfred Hitchcock avec Truffaut que le maître jugeait ce livre "trop compliqué, inadaptable*".
Tout Kaurismaki est déjà dans cet hommage à cet âge d’or où il suffisait d’un seul meurtre pour faire un film policier. Raskolnikov n'y est plus étudiant mais ouvrier dans un abattoir, l'usurière est devenue un ignoble homme d'affaire et le Finlandais se régale à filmer ce qu'il fait le mieux : des scènes de travail ou d'interrogatoire.
Un seul détail nous chiffonne. La musique est bien présente dans ce film, comme dans cette scène rythmée par une reprise tout à fait fidèle du Love her madly des Doors (LA Woman, 1970).
Comme on n'a pas été foutu de trouver qui interprète cette version ni dans le générique en finlandais, ni dans aucune fiche technique, nous voilà réduit à faire appel à notre distingué et érudit lectorat généralement plus malin que votre serviteur.
Mais qui donc est derrière cette honorable reprise ?



*Il existait déjà une mouture de Josef von Sternberg, de 1935 avec Peter Lorre.