vendredi 5 février 2016

Le ras-le-bol du marin

Mutins sur le cuirassé Waldeck Rousseau. Mer Noire (1919)

"L'allocation alimentaire par tête de pipe avait été augmentée sans que jusque-là rien ne fût changé à l'ordinaire. J'avais proposé à notre petit groupe de la machine, en accord avec Scouarnec et quelques autres du pont, l'envoi d'une délégation auprès du nouveau maître-commis qui nous reçut fort bien. Il nous confia qu'il allait faire jeter à la mer, à cause de la teneur en acide cyanhydrique, une quarantaine de sacs de haricots rouges.
Quant à notre proposition d'une commission des vivres, composée par roulement d'un quartier maître et d'un matelot (machine et pont alternant chaque semaine) il s'en déclarait partisan. (...)
- Si tous les galonnés étaient comme ça, moi je rempilerais, disait Fragne, le boulanger-coq."
(...)
" - Heureusement qu'on n'a encore tiré sur personne, plaida Boniface.
Fragne s'emporta :
- Est-ce qu'on ne charrie pas de la viande à canon tous les jours d'un bord à l'autre. Est-ce que tu sais, toi, pour quel casse-gueule on les pousse, tous les moricauds qu'on débarque de Tarente ?
- T'as raison, m'écriais-je, c'est la question. C'est ça qu'il faut qu'on réponde. Faut être complètement cons pour croire que c'est le peuple russe qu'a appelé la France à son aide.
Plusieurs voix s'interpellaient.
- Faut rentrer en France !
- Y'en a marre. Vive la classe !
Comme quelqu'un se dressait au fond de la salle pour demander qu'on chante la Chanson des fayots*, des voix s'élevèrent :
- Non, pas ici, on la chantera quand on rentrera en France..."

( Charles Tillon**, La révolte vient de loin. 1969)


* En argot de marine, les fayots sont bien entendu les haricots, les lèche-culs et les officiers rengagés. 
** (1897/ 1993) Mécanicien sur le croiseur Guichen, mutiné en 1919, condamné à 5 ans de bagne, membre du comité central du PCF à partir de 1932, commandant en chef des FTP en 1941/1944, purgé du parti en 1952, exclu en 1970.

2 commentaires:

  1. Encore une coïncidence troublante : je viens d'apprendre que les westerns italiens (ou spaghettis) dégénérés, style Trinita, s'appelaient "westerns fayots", dans le jargon cinématographique. Je ne le savions ni peu, ni prout...

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    1. J'ignorais, mais je puis assurer qu'on y trouve pas mal de navets.

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