jeudi 9 octobre 2014

Du côté du Chat Noir (6) : Le cas Bruant

Le châtelain qui chantait la canaille

Voilà un moment qu'on tourne autour du père Titide.
Seulement voilà, le chansonnier le plus célèbre de la Belle époque nous a toujours laissé un sentiment mitigé. Cette manière d'aligner les tubes (d'accord, ça ne se disait pas encore à  l'époque) avec toujours ce même procédé de ritournelles à rimes approximatives (truc qu'on a trop connu depuis chez Manu Chao ou les Berurier Noirs) cette recette consistant à nous pondre un morceau par quartier en fond de commerce (ok, Léo Malet a repris ça avec ces "Nouveaux mystères de Paris") cet arrivisme écrasant tous les autres, ce fils de la bourgeoisie jouant à l'apache...
Voilà le côté déplaisant du personnage.
En revanche, la plupart des chansons du mec, une fois entendues vous restent collées dans le ciboulot à perpète. Et puis, pendant fort longtemps, ces succès là constituèrent notre presque unique source de chansons populaires du début XXème.
Alors, pour ça et pour la tête de lard que tu fus, mironton, on te pardonne volontiers !


Aristide Bruant est né à Courtenay, Loiret, le 6 mai 1851 et est mort à Paris le 11 février 1925.
Né dans la bourgeoisie, des revers de fortune et un dab' alcoolo ont fait qu'il s'est retrouvé apprenti bijoutier à 17 ans mais pas pour longtemps. En 1870, à dix-neuf ans, il se  métamorphose en franc-tireur dans l'armée de Napoléon III mais encore là, pas pour longtemps. Démobilisé, il entre au service de la Compagnie des chemins de fer du Nord.

Dès lors, il se met à composer des chansons puis, vers 1873, il s'essaie à la scène : au Concert des Amandiers, au Café-concert Dorel à Nogent, etc. Mais sa véritable carrière ne débutera que huit ans plus tard quand il rejoint, à l'invitation de Jules Jouy et en 1881, Rodolphe Salis dans son célèbre CHAT NOIR. Lorsque ce dernier, effrayé par la gueule de la clientèle, déménage son cabaret du boulevard Rochechouart à la rue Victor-Massé, il retape le local qu'il rebaptise le Mirliton.
Le soir de l'ouverture, il n'y a que trois clients et Bruant, dépité, se met à les invectiver. Cette manière d'accueillir les clients fait vite sa renommée et c'est parti mon kiki !.
Quelques réplique du gars à son auditoire :  « Tas de cochons ! Gueules de miteux ! Tâchez de brailler en mesure. Sinon fermez vos gueules. » ou « Va donc, eh, pimbêche ! T'es venue de Grenelle en carrosse exprès pour te faire traiter de charogne ? Eh bien ! T'es servie ! »

Son poteau Toulouse-Lautrec fera quelques affiches qui consacreront la renommée du bonhomme. 
Lorsqu'il partira en tournée jusqu'en Afrique, en 1895, l'Aristide aura le toupet de coller une doublure dans son cabaret.
Son colossal succès lui permettra la bagatelle de l'achat d'un château dans le Loiret. 
Quelques mots du critique Adolphe Brisson :
 « Le poète des gueux habite un château où il mène le train d'un seigneur moyenâgeux, il chasse, il pêche, il a une meute de chiens fidèles et dressés. Ses vassaux sont représentés par un garde, le père Rata, un jardinier, le père Bajou, et un fermier et une nombreuse domesticité. Les pièces de son logis sont luxueusement meublées de bahuts, de fauteuils, de bibelots. Il me raconte qu'il a acheté vingt-cinq hectares de prairies, un bras de rivière, une île, un moulin. M. Bruant est un autre marquis de Carabas ! »
Réponse de l'intéressé :  « Pendant huit ans, j'ai passé mes nuits dans les bocks et la fumée ! J'ai hurlé mes chansons devant un tas d'idiots qui n'y comprenaient goutte et qui venaient, par désœuvrement et par snobisme, se faire insulter au Mirliton... Je les ai traités comme on ne traite pas les voyous des rues... Ils m'ont enrichi, je les méprise : nous sommes quittes ! » 

Notre parvenu aura même le flan de se présenter comme "candidat du peuple " à Belleville, aux législatives de 1898.
Il obtiendra un score ridicule et ça le calmera de ce côté là*.
Retiré pour se consacrer à l'écriture de pièces de théâtre ou de romans, il reviendra sur scène en 1924 où il fera son dernier triomphe.
Non sans avoir publié son "Dictionnaire de l'argot en 1901, puis 1905, grandement écrit par son "nègre" : Léon de Bercy.
Les quelques enregistrements qui nous restent datent de 1909 à 1912, alors qu'il avait déjà la soixantaine.
De vrais documents historiques, quoi.

Comme souvent, on peut se reporter à l'article sur l'excellent site Du temps des cerises... pour y trouver un paquet de détails assez croquignols. On y a pêché une bonne part de la biographie.


Hommage à Bruant par un Béranger en grande forme (1970).


*Mais qu'est ce qu'il lui a alors pris d'écrire "Le chant des Canuts", à la gloire des insurgés Lyonnais en 1894 ?

1 commentaire:

  1. Une précision anodine : c'est Boris Vian qui inventa le terme "tube". Auparavant, on disait "saucisson".

    Sur le patriotisme de Bruant et les rapports Bruant/ Couté (l'autre monument de l'époque) j'ai trouvé sous la plume d'un certain Gaston Coutant ( excellente postface à « Gaston Couté, Les mangeux d'terre », Christian Pirot éditeur) ceci :

    « Sans officiers et sans guides,
    Ils avançaient...intrépides.
    Un caporal de vingt ans
    Rassemblant les escouades,
    Leur dit : Allons camarades,
    Pour mourir... Serrez vos rangs !

    Du souvenir de la guerre de 70 qu'il fit dans les corps francs, Aristide Bruant avait rapporté ce morceau de bravoure. "Serrez vos rangs" soulevait l'enthousiasme. La salle entière se mettant debout, acclamait avec frénésie le récitant.
    « Les v'là ceuss' qui r'prendront l'Alsace »,
    aurait pu opportunément rajouter Couté. Il détestait tant « l'Homère du faubourg », comme certains désignaient Bruant, qu'il ne mit jamais les pieds dans les cabarets qui se réclamaient de lui. Il fallut séparer un jour le chansonnier beauceron du fabricant de couplets argotiques au « Lapin Agile où ils s'étaient violemment querellés. »

    Si quelqu'un a plus de précision sur cette relation quelque peu houleuse, on prend !

    Elliott.

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